Neuf
A powerful, thought-provoking narrative that explores the sensitive and often unspoken subject of abortion with emotional depth and honesty.
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Pour des raisons suicidaires je vais me suicider. Je veux immortaliser mon malheur sur terre et rejoindre la vie d’ailleurs. Cet état de soulagement ressenti m’indiffère. Je suis indifférente à mon indifférence. C’est le néant vicieux. Plus rien ne m’émeut au point que la souffrance m’est étrangère. Cependant, de tous mes sens disparus un seul persiste, perçu tel un frisson paradoxal et intense de consolation qui parcourt mon être et stigmatise mon cerveau afin de démolir toutes mes cellules, tout mon vivant.
J’existe sans vivre.
Pour le moment je me contente de noyer mes idées noires au fin fond de ma conscience. Je suis assise dans un café à Raouché tout près du fameux rocher que je contemple avec étonnement. L’endroit est réputé pour être un lieu où les désespérés viennent se suicider en se jetant du haut du rocher.
Il est planté au beau milieu de la mer, sans gêne. Avec toute son apparente légèreté, il a dû être parachuté dans l’eau. Ce détail de transport ne m’inspire guère confiance. Après maintes réflexions, je ne trouve toujours pas la façon respectable de m’y hisser.
Si par miracle je parvenais à escalader les vingt mètres, mon plan risquerait de tomber à l’eau. Grimper la paroi du rocher constituerait, dans ma condition, un évènement si héroïque, que je ne me suiciderais plus, glorifiée par un tel exploit.
J’ai compris l’urgence de créer un manuel du suicide. C’est avec curiosité qu’on a découvert le code d’entrée dans la vie : l’accouplement pour ceux qui respectent la loi de la nature et la conception in vitro pour ceux qui encouragent le progrès scientifique. C’est aussi avec satisfaction qu’a été découverte la possibilité de se préserver de faire entrer un être dans la vie, tout en jouissant des vertus de l’accouplement – le préservatif.
Pour des raisons suicidaires je vais me suicider. Je veux immortaliser mon malheur sur terre et rejoindre la vie d’ailleurs. Cet état de soulagement ressenti m’indiffère. Je suis indifférente à mon indifférence. C’est le néant vicieux. Plus rien ne m’émeut au point que la souffrance m’est étrangère. Cependant, de tous mes sens disparus un seul persiste, perçu tel un frisson paradoxal et intense de consolation qui parcourt mon être et stigmatise mon cerveau afin de démolir toutes mes cellules, tout mon vivant.
J’existe sans vivre.
Pour le moment je me contente de noyer mes idées noires au fin fond de ma conscience. Je suis assise dans un café à Raouché tout près du fameux rocher que je contemple avec étonnement. L’endroit est réputé pour être un lieu où les désespérés viennent se suicider en se jetant du haut du rocher.
Il est planté au beau milieu de la mer, sans gêne. Avec toute son apparente légèreté, il a dû être parachuté dans l’eau. Ce détail de transport ne m’inspire guère confiance. Après maintes réflexions, je ne trouve toujours pas la façon respectable de m’y hisser.
Si par miracle je parvenais à escalader les vingt mètres, mon plan risquerait de tomber à l’eau. Grimper la paroi du rocher constituerait, dans ma condition, un évènement si héroïque, que je ne me suiciderais plus, glorifiée par un tel exploit.
J’ai compris l’urgence de créer un manuel du suicide. C’est avec curiosité qu’on a découvert le code d’entrée dans la vie : l’accouplement pour ceux qui respectent la loi de la nature et la conception in vitro pour ceux qui encouragent le progrès scientifique. C’est aussi avec satisfaction qu’a été découverte la possibilité de se préserver de faire entrer un être dans la vie, tout en jouissant des vertus de l’accouplement – le préservatif.
L’ambiance planétaire ne me convenant plus, je réclame donc le manuel de sortie.
Et si je ratais mon suicide ? Échouer sa vie est tout aussi commun que digérable, mais rater son suicide c’est la honte incarnée. Cet acte d’abandon nécessite un plan mêlant souplesse du corps et sérieux de l’esprit. Si par mégarde, en faisant l’expérience de la corde, cette dernière s’avérait être trop longue, et que je me retrouvais en train de jubiler joyeusement en l’air ? Si les eff ets secondaires des somnifères n’empoisonnaient pas assez mon corps et que je fi nissais morte en mode placebo ? Si jamais ma chute censée être fatale et mortellement violente se transformait en plongeon olympique ? Aussi ai-je pensé verser quelques gouttes de poison dans mon café, en vue d’expirer juste en face du rocher, conservant ainsi sa réputation intacte.
Finalement, je règle l’addition et laisse, en guise de donation, la totalité de mon argent au serveur, entendu, selon les leçons de catéchèse, que la pauvreté est le code d’entrée au paradis. Ainsi, je me débarrasse de mon épargne et m’en vais.
L’ambiance planétaire ne me convenant plus, je réclame donc le manuel de sortie.
Et si je ratais mon suicide ? Échouer sa vie est tout aussi commun que digérable, mais rater son suicide c’est la honte incarnée. Cet acte d’abandon nécessite un plan mêlant souplesse du corps et sérieux de l’esprit. Si par mégarde, en faisant l’expérience de la corde, cette dernière s’avérait être trop longue, et que je me retrouvais en train de jubiler joyeusement en l’air ? Si les eff ets secondaires des somnifères n’empoisonnaient pas assez mon corps et que je fi nissais morte en mode placebo ? Si jamais ma chute censée être fatale et mortellement violente se transformait en plongeon olympique ? Aussi ai-je pensé verser quelques gouttes de poison dans mon café, en vue d’expirer juste en face du rocher, conservant ainsi sa réputation intacte.
Finalement, je règle l’addition et laisse, en guise de donation, la totalité de mon argent au serveur, entendu, selon les leçons de catéchèse, que la pauvreté est le code d’entrée au paradis. Ainsi, je me débarrasse de mon épargne et m’en vais.
Le majestueux rocher étant devenu inutile, je m’en détourne, le laissant fl otter dans sa baignoire en allant, inconsciente, errer sur la corniche de Raouché, lieu des deux mythiques rochers, surnommés aussi « la Grotte aux pigeons » ; célèbre avenue où s’alignent immeubles, hôtels de luxe, restaurants et cafés-trottoirs.
Je contemple évasivement le paysage à l’image de mon errance quand mon regard se fi xe sur une bâtisse. Un immeuble rosâtre attire mon attention. Quelle idée de peindre sa demeure en rose !
Instinctivement, me dirigeant vers l’entrée, je prends l’ascenseur, direction le toit. Là, décidée, je me positionne sur le muret afi n d’exécuter mon saut. Je cherche en même temps dans les archives de ma mémoire des scènes de terreur, d’horreur et de mélancolie qui pourraient provoquer et alimenter mon élan, mais la nonchalance et la froideur de mon cerveau refusent d’obéir. Aucune trace de rage ne fait surface pour m’aider à damner mon esprit ou à enfl ammer mes entrailles. Mes 36 ans sur terre m’ont suffi samment vaccinée contre toute impasse émotionnelle. Je ne connais ni peurs, ni vertiges, ni remords, ni regrets. Savourant la désinvolture de mon corps, je pompe mes poumons d’air frais. Telle une plume je suis sur le point de me bercer dans
– Et qui êtes-vous pour vous mêler demes aff aires ?
– Je suis le propriétaire de l’immeuble.
Adoptant un sourire ironique, il m’observe avec grand intérêt, avant d’affi rmer, d’un ton ferme et sans appel :
– Tu te suicides.
M’a-t-il suivie ? De quel droit me dévisage-t-il ? Toujours sous l’eff et de la panique je lui sors l’idiotie suivante :
– Et vous ? Que faites-vous ?
– Pareil.
Le majestueux rocher étant devenu inutile, je m’en détourne, le laissant fl otter dans sa baignoire en allant, inconsciente, errer sur la corniche de Raouché, lieu des deux mythiques rochers, surnommés aussi « la Grotte aux pigeons » ; célèbre avenue où s’alignent immeubles, hôtels de luxe, restaurants et cafés-trottoirs.
Je contemple évasivement le paysage à l’image de mon errance quand mon regard se fi xe sur une bâtisse. Un immeuble rosâtre attire mon attention. Quelle idée de peindre sa demeure en rose !
Instinctivement, me dirigeant vers l’entrée, je prends l’ascenseur, direction le toit. Là, décidée, je me positionne sur le muret afi n d’exécuter mon saut. Je cherche en même temps dans les archives de ma mémoire des scènes de terreur, d’horreur et de mélancolie qui pourraient provoquer et alimenter mon élan, mais la nonchalance et la froideur de mon cerveau refusent d’obéir. Aucune trace de rage ne fait surface pour m’aider à damner mon esprit ou à enfl ammer mes entrailles. Mes 36 ans sur terre m’ont suffi samment vaccinée contre toute impasse émotionnelle. Je ne connais ni peurs, ni vertiges, ni remords, ni regrets. Savourant la désinvolture de mon corps, je pompe mes poumons d’air frais. Telle une plume je suis sur le point de me bercer dans
– Et qui êtes-vous pour vous mêler demes aff aires ?
– Je suis le propriétaire de l’immeuble.
Adoptant un sourire ironique, il m’observe avec grand intérêt, avant d’affi rmer, d’un ton ferme et sans appel :
– Tu te suicides.
M’a-t-il suivie ? De quel droit me dévisage-t-il ? Toujours sous l’eff et de la panique je lui sors l’idiotie suivante :
– Et vous ? Que faites-vous ?
– Pareil.